Formé dans les années 70, ce groupe de Dakar mélange les influences venant de la musique cubaine et les traditions locales. Orchestra Baobab était très connu dans toute l’Afrique de l’Ouest avant que le m'balax n’emporte tout sur son passage. Nick Gold, directeur de World Circuit, a organisé leur retour en 2001, comme il l’avait déjà fait avec succès pour un certain groupe de papy cubain.
23h30 sont passées en ce samedi 8 septembre lorsqu’une dizaine de musiciens, sexagénaires pour la plupart, se dirigent d’un pas tranquille vers la scène du Just4U, un club situé sur l’avenue Cheik Anta Diop, l’une des principales artères de Dakar. L’assistance, répartie autour des tables, se compose pour moitié d’Européens, pour l’autre de Dakarois aisés, apprêtés avec soin. Trois heures durant, sans la moindre pause, les musiciens d’Orchestra Baobab vont distiller une salsa épicée aux saveurs de l’Afrique de l’Ouest, alternant dérives sensuelles et rythmes trépidants. Une ondée persistante en cette saison des pluies n’empêchera nullement les spectateurs de chalouper avec le groupe jusque tard dans la nuit.
La scène, à quelques nuances près, pourrait s’être déroulée voici plus de trente ans. Dans les années 70, le Baobab était le groupe résident du club du même nom, fondé par le frère du président Senghor. S’y pressait l’élite intellectuelle et sociale de Dakar, pour la plus grande fierté des musiciens, dont la rigueur des costumes de scène n’avait d’égale que celle de leurs répétitions. Adaptant avec une finesse remarquable le folklore sénégalais aux rythmes cubains, ils s’imposèrent, le temps de la décennie, comme le groupe le plus populaire du pays. Rudy Gomis, chanteur et membre fondateur du groupe, se remémore avec amusement ces vieux jours : "On s’est donné des coups de poings pour mettre au point notre style ! On est un orchestre panafricain, chacun y mettait son grain de sel... Barthélemy Attisso voulait placer des plans togolais, moi, de la musique de Guinée Bissau... Notre formule, c’est comme le Coca, tout le monde connaît les ingrédients, mais tout est affaire de dosage. On en garde le secret (rires)".
Par un renversement des choses dont l’histoire est coutumière, la modernité incarnée par la fusion du Baboab devint à son tour tradition, et ainsi détrônée au début des années 80 par le M’Balax, un courant dont la figure dominante demeure Youssou N’Dour. Les membres du groupe se dispersèrent, Attisso devint avocat, Gomis professeur, tandis que le chanteur Balla Sidibé tenta de poursuivre l’aventure avec des jeunes, loin du succès d’antan. L’histoire d’Orchestra Baobab ne s’arrête pourtant pas là. Elle a même récemment pris des allures de conte de fées. Sous l’impulsion de Nick Gold, producteur d’Ali Farka Touré et du Buena Vista Social Club, ses membres originaux ont reformé le groupe à l’orée du nouveau millénaire pour triompher auprès d’un public européen qui souvent n’était pas né à l’époque de sa gloire. Mais quelle place occupe le groupe auprès des jeunes sénégalais ? Baba Diop, journaliste à Sud Quotidien, nous donne des pistes : "le groupe n’est pas connu des jeunes d’aujourd’hui, car il ne passe plus à la radio. On n’y entend que du M’Balax. Il faudrait qu’ils refassent quelques concerts dans les stades, comme à leur grande époque. Les Sénégalais ne sont pas non plus au courant qu’ils cartonnent à l’étranger. Mais certains de leurs titres appartiennent au patrimoine national, c’est sûr".
Made in Dakar, leur nouvel album, prolonge le second souffle de l’orchestre, et donne à entendre une musique dont l’anachronisme est gommé par une forme d’intemporalité. Il célèbre une ville grouillante de vie, où le passé carambole le présent. Le dimanche soir, dans des petits clubs sombres, on peut ainsi entendre de la salsa toute droit sortie de La Havane des années 50, tandis que quelques rues plus loin, une soirée R&B attire les groupes de jeunes. La ville semble aussi gagnée par une soif de modernité, à l’image des téléphones portables, qui s’aperçoivent presque aussi nombreux qu’en Europe. Ou de clubs chics, flambants neufs, disséminés le long de rues où la mendicité infantile et la prostitution demeurent omniprésentes. Dans cette ville de paradoxes, Orchestra Baobab fait figure d’institution vénérable. Barthélemy Attisso, le remarquable guitariste du groupe, aime à raconter cette croyance ancestrale selon laquelle les choses dont on prend le nom finissent par communiquer leurs vertus. À en juger par la forme de ces sémillants sexagénaires qui empruntèrent leur nom à un arbre réputé pour sa longévité et sa robustesse, on ne saurait démentir cet adage.
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